Projet de fiction sur la 1ère guerre mondiale // commande de la Cie Barbès 35

« Cet homme a trébuché dans le temps comme d’autres ratent une marche d’escalier ! ».

Einstein

 

 

Je suis un enfant du vingtième siècle et en cela je suis forcément un enfant de la Grande Guerre. Je les ai vus dans les manuels scolaires, ces moustachus qui posaient fièrement en septembre 14, je les ai entendus, ces récits de la guerre immobile, nous les avons mâchés et remâchés, les bottes mouillées et les fils barbelés, à toutes les sauces, oserai-je dire. C’est comme le calendrier des postes, ou une vieille carte postale en noir et blanc, c’est posé sur la cheminée, c’est une médaille de natation, un diplôme de la prévention routière. Ca sert à rien.

 

Pour écrire là-dessus, il faut pourtant essayer de dépasser le stade de la vieille malle ouverte par hasard dans le fond d’un grenier. Il faut ouvrir une véritable fenêtre, laisser l’eau du puits remonter et déborder, envahir la cuisine, laisser l’horrible crocodile émerger dans la cuvette des waters. Il faut chercher au milieu du vide la trace, le signal qui indique que quelque chose est resté là, que c’est endormi, mais que ça va se réveiller. C’est une conception métaphysique de l’Histoire que je souhaite convoquer pour ce texte, une hypothèse d’interprétation, surtout pas une reconstitution, surtout pas une commémoration.

 

Je veux croire que le passé n’existe pas. Il n’y a que le présent. C’est une question de grille de lecture, une question de décodage. La grande guerre est encore parmi nous, nous marchons sur les corps des soldats endormis, nous trébuchons sans savoir sur quoi, nous pataugeons dans une tranchée du Vieil Armand.

 

Il y avait cette petite fille qui rêvait d’un homme avec des gros yeux et une trompe d’éléphant, et avec des grandes bottes. Le masque avançait dans la fumée et elle se réveillait en pleurs, avec des plaques rouges sur les bras et sur le ras du cou. La petite fille ne le savait pas, mais elle rêvait d’un masque à gaz, elle rêvait du gaz moutarde, elle rêvait d’un territorial breton victime de l’attaque au gaz du 22 avril 1915. De 14-18, elle ne savait rien, trop petite, aucune image, aucune leçon d’Histoire. Mais le fantôme gazé de son grand-père marchait dans sa tête ; elle ne savait rien de lui, mais elle avait du gaz dans sa tête. Elle était victime d’une sorte d’erreur spatio-temporelle, une possibilité non encore prouvée par les physiciens, mais dont Einstein avait émis l’hypothèse : il n’y a pas de passé, seulement des couches successives d’événements qui se superposent et parfois une erreur, un faux-pas révèle la présence d’éléments antérieurs. Parfois on peut se rencontrer. On peut coexister.

 

La guerre n’est pas finie, elle n’a jamais terminée. Il n’y a pas eu d’armistice. Il y a des allemands dans les fils barbelés, il y a des sous-marins dans la piscine, il y a des dirigeables crevés dans la cour de l’école, il y a des gangrènes et des amputations à la maternité. Il y a le Baron Rouge à la boulangerie. Il faut se demander si la guerre est une parenthèse ou simplement l’ordre normal du monde –et alors la paix serait une parenthèse. Et nous envoyons nos enfants sur le front, et nous sommes nous mêmes en première ligne. Il y a toujours des marchands de canons avec des gros cigares, il y a des artisans bouchers qui spéculent sur le commerce de la bidoche, des chanteurs de music-hall qui tripotent les filles à soldats. Il y a des déserteurs et des patriotes, ils se reconnaîtront. Nous gerbons dans notre casque, et parfois un fou-rire, un coquelicot dans un trou d’obus, nous débouche le crâne. Il y a tellement d’obus qui nous sont rentrés dans la tête que nous avons fini par nous y habituer.

 

 

La génération de mes parents est la seule depuis des siècles qui n’aura pas connu de guerre sur le territoire national. De façon officielle, je veux dire…

 

Et nous ? Comment penser que nous allons y échapper dans les années qui viennent ? Serons-nous assez naïfs ou encore démesurément rationnels pour ne pas croire qu’à chaque seconde nous manquons de déterrer une baïonnette et de marcher sur un éclat d’obus ?

 

La première guerre mondiale a été la première guerre industrielle de l’Histoire. La guerre de l’Homme-Machine, de l’Homme-avion, de l’Homme-bateau, de l’Homme-canon. Elle a déversé sur le siècle naissant des hectolitres de pétrole et de chair à saucisse. L’Homme-ouvrier est devenu l’Homme-soldat, pour le profit de quelques uns. Et nous portons au front les traces de cette lutte, nous sommes les enfants de cette défaite. 1917 n’a rien enlevé à 1914. La guerre totale demeure l’unique oscilloscope de nos sociétés, le maître étalon de nos systèmes de pensées, plus que toute utopie et plus que toute espérance. Nous y sommes englués, je le redis, nous sommes restés coincés dans les boyaux des Vosges.

 

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