Nous autres (L’habitude de la liberté) / sélectionné par le CDN des Alpes

Nous autres (l’habitude de la liberté)
 

Toujours je parle, et je me demande s’il y a quelqu’un pour m’écouter. J’imagine que je passe au milieu des gens comme une bouche qui s’ouvre et qui se ferme, qui peut-être émet des sons, plus ou moins audibles, mais ça s’arrête là. Il n’y a personne pour m’entendre. Je suis en haut d’une tour entourée d’eau, je nage jusqu’à la tour voisine, j’essaie de m’accrocher à une bouée, mais personne ne me lance une bouée. Je n’existe pas. 

 
Je suis tout nu et je cours dans le Carrefour- Market, j’entame les paquets de chips, mais personne ne me remarque. Je n’existe pas.

 
Je ne peux parler que depuis moi-même. Je peux changer de fenêtre, regarder depuis l’amont ou depuis l’aval, mais c’est toujours moi qui parle, c’est toujours moi qui écoute. La possibilité d’une évolution dans le régime de la parole réside seulement dans ma propre évolution : si je bouge à l’intérieur, si je bouge à l’extérieur, alors peut-être que ma voix change, peut-être mes mots ne sont plus les mêmes. Et à certains instants quelqu’un tourne la tête pour émettre un signe furtif dans ma direction, un faible signal de réception. J’émets sans cesse des signaux d’une tour à l’autre, j’agite les bras en pataugeant dans le lac profond de la solitude qui m’entoure, je suis une sorte de commutateur électrique qui plonge son fil de cuivre au hasard dans l’H2O, j’envoie des 1 et des des 0 à qui veut bien les décoder. J’envoie des bouteilles à la mer et je nage au milieu de mes propres bouteilles. Ca ralenti parfois ma progression.
 
Comment me définir comme serveur d’envoi ? Qu’elle est mon adresse smtp ? Je ne sais plus ce que c’est qu’être un homme. Le modèle s’est effondré, il demeure les ruines des piliers de soutènement, par milliards ils étendent leurs tiges vers le vide et ne soutiennent plus rien, ils sont les ruines de la domination masculine, qui se donnent encore l’illusion du pouvoir. Parmi les décombres de l’archéologie masculine errent des femmes en pantalon et des femmes à la poitrine nue, elles ont des inscriptions sur les tétons. (Quelque chose me reste de l’homme quand j’écris le mot téton, un léger frémissement érotique, je l’avoue). La seule chose qui demeure est la possibilité d’être soi, de regarder à partir de soi, de caresser et de toucher à partir de soi. Hommes et femmes du 21ème siècle, nous avançons dans le silence de l’acropole masculine, avec les ongles nous gravons nos prénoms et nos 06 dans la pierre qui s’effrite. Mais déjà nous construisons autre chose, nous n’avons plus besoin de détruire, nous sommes la nouvelle acropole, qui s’érige sur la carcasse de l’ancienne. 
 
Il y a l’écriture de soi, l’invention de soi, à partir de soi, et en direction des autres. Si soi se définit comme femme, alors soi produit une écriture féminine. Si soi se définit comme homme, alorssoi produit une écriture masculine. Mais soi ne se définit pas, je crois. Soi s’invente à chaque pas qui se fracasse sur le sol encombré ; à chaque mot frappé dans l’interface d’un traitement de texte, soi raconte davantage qui il est. Soi n’a pas de sexe ni véritablement de genre, soi sait seulement qu’il éprouve aujourd’hui la possibilité d’une liberté toute neuve, d’une liberté à saisir à l’intérieur d’un enchevêtrement de codes et d’héritages dont il essaie de s’extraire. Soi essaie, oui, d’attraper l’habitude d’une liberté à entreprendre, de contempler l’hébétude d’une vérité qui n’existe plus. 
 
Nous autres sommes revenus dans le jardin originel, et nous sommes tout nus dans le Carrefour Market, et ça nous fait bien rigoler, les filles et les garçons. Les autres ne nous nous voient pas, mais nous autres nous nous reconnaissons, et nous n’avons plus peur de nous regarder et de nous parler en face. Nous n’avons plus peur de nous-mêmes, plus peur de frôler la cuisse de l’autre, ni d’entamer le même paquet de chips, dans les rayons du Carrefour-Market. Nous autres avons pris l’habitude de la liberté.
 
 
Jérémie Fabre, le 23 avril 2013 (CDN des Alpes / manifestation « l’habitude de la liberté »)
 
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