Pour un théâtre archaïque (partie 1, l’esthétique des riches)

Puisque quelques personnes semblent s’intéresser à mon projet d’écriture, et plus spécifiquement encore à son prolongement scénique, notamment dans LES CANARDS, j’avais envie d’en dire un peu plus sur les fondements de mon approche du théâtre. Peut-être certains y trouveront-ils un intérêt, et d’autres encore des points de débats ou de réflexions à partager. Pour les autres, je m’excuse par avance de l’ennui que je pourrai leur causer…

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Si mon travail est un objet qui s’assume comme singulier, il s’intègre évidemment dans un contexte plus large, je dirai même qu’il en dépend. La forme de mon écriture, et plus encore sa forme scénique, sont les fruits des contraintes qui pèsent sur nous, artistes et structures de production indépendants. J’essaie donc, avec d’autres, de développer mon propre langage à l’intérieur d’un tissu de difficultés et d’obstacles que nous sommes nombreux, me semble-t-il, à affronter, tout en m’accrochant à la nécessité acharnée d’être moi-même. Ainsi, si j’ai pu un peu profiter de la fin d’un formidable cycle de subventions publiques attribuées aux artistes indépendants, il faut bien constater que non seulement ces subventions commencent à sérieusement diminuer, mais également et surtout que l’accès à la visibilité institutionnelle n’a jamais été aussi difficile (jouer dans les CDN, les Scènes Nationales, et même tout simplement être vus par ces mêmes institutions). Mais ce qui est le plus frappant ce n’est pas la baisse des subventions d’Etat, ni celle des collectivités territoriales ; c’est bien l’augmentation sans précédent des inégalités entres les institutions et les compagnies, entre les compagnies elles-mêmes, puis par effet de dominos, entre les artistes eux-mêmes. Nous sommes forcés de constater que nous avons glissé vers un modèle dans lequel un nombre toujours plus réduit d’artistes bénéficie de financements de plus en plus importants, ce même petit nombre de privilégiés ayant pareillement un accès toujours plus réservé aux scènes institutionnelles, et donc aux moyens de productions, à la visibilité, à la légitimité. Tout ceci a évidemment des conséquences concrètes sur nos vies, sur nos niveaux de vies, sur nos conditions de vies (nous sommes les 99% ! – ou le Tiers Théâtre comme le dit Livchine). Mais cela a également des conséquences sur notre façon de travailler. Car pour ceux qui n’ont aucune subvention, ou pour ceux qui comme moi ont encore la chance d’avoir accès à des miettes de financements, les contraintes économiques et matérielles (budgets, lieux et conditions de travail) deviennent plus que jamais les déterminants de nos créations. Il faut inventer quelque chose dans un temps toujours plus réduit et avec toujours plus d’incertitudes.

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Ceci est donc un piège, il me semble. Car ainsi acculés, nous pouvons néanmoins être tentés de répondre encore aux critères attendus du théâtre institutionnel (qui est aujourd’hui devenu un théâtre de riches, fabriqué par les riches, à l’attention des riches – ou parfois pour les pauvres, quand même, par acquis de conscience, par volonté missionnaire et de vraisemblance sociologique… !). Il y a là un paradoxe. J’ai cessé de vouloir imiter cette esthétique des riches quand j’ai compris que l’institution ne voudrait pas de moi car fondamentalement elle ne me reconnaît pas comme l’un des siens. Regardons qui est aujourd’hui à la tête des institutions –petites et grandes – regardons qui joue dans les institutions, et nous découvrirons qu’il s’agit d’un petit noyau d’artistes issus des couches supérieures de la société. Mon père ni ma mère n’étaient ni médecin, ni pharmacien, ni directeur d’une grosse PME, ni professeur d’université, ni ingénieur, ni cadre supérieur dans le privé, ni préfet, ni rentier, ni journaliste ou fonctionnaire de haut rang, etc…. Je ne me suis jamais senti légitime dans les milieux artistiques subventionnés, car je n’en possède pas les codes, et pourtant j’ai pu penser –et je le pense encore- que le théâtre public, avec ses formidables outils de production, devait être la propriété de tous. Et pas d’une petite élite.

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Il existe donc, à mon avis, une esthétique des riches. Ce théâtre que nos ainés qualifiaient de « bourgeois », et dont il convient aujourd’hui de renouveler l’analyse. Un théâtre dans lequel nous sommes tous piégés (par désir et obligation de plaire aux tutelles et aux lieux de programmation), qui nous force malgré nous à gommer toute aspérité, toute imperfection, tout excès mal placé, toute prétendue facilité ou soi disant vulgarité. Il y aurait une certaine façon de faire du théâtre, qui ne serait di trop divertissante, ni trop grave, ni trop singulière tout en étant suffisamment (ou prétendument) originale, et qui devrait répondre à certaines normes (de durée, de contenu, de codes de jeu, de technicité, de genre littéraire, de rapport au public, de solennité, de noblesse même).

Moi je viens d’un théâtre très archaïque, mais qui pense quand même avoir quelque chose à dire que les autres n’auraient peut-être pas dit. Un théâtre de salles des fêtes, un théâtre de fêtes de village, dans lequel l’erreur et l’imperfection ne sont pas méprisées, un théâtre pour lequel compte d’abord la nécessité de prendre la parole et non pas la manière qu’on aurait de la prendre. Un théâtre de l’enfance où l’illusion s’assume en tant que volonté partagée des acteurs et des spectateurs, et non pas comme une manipulation technique qui au moindre faux pas s’écroulerait et ferait plonger ses auteurs dans un terrible discrédit. Dans mon théâtre, on essaie de dépasser la question du jeu, on recherche une forme archaïque du jeu, celle qui persiste dans les cours de récré et dans les repas de mariage, celle qui monte sur les tables pour chanter, qui récite des poèmes épiques autant que des blagues salaces, qui ne se soucie pas d’être écoutée ou regardée, mais qui pourtant s’empare de la scène avec la nécessité intime et éminemment politique de développer son propre regard sur le monde. Parce qu’on ne peut faire autrement. Parce qu’on est coincés entre le renoncement, l’imitation mortifère, et la quête effrénée de la liberté.

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On discute éternellement de la notion de théâtre populaire, pour la revendiquer ou pour la rejeter, pour la nuancer, pour la contester, pour la renouveler parfois. Moi je prétends faire un théâtre populaire au sens où il est suis issu de la culture populaire, de celle qui appartient aux classes les plus modestes de la population. Non pas « à qui l’on parle » mais « d’où l’on parle ». Je n’ai pas besoin que les riches parlent de moi dans leurs pièces, merci. Je peux raconter tout seul ma propre histoire, de mon propre point de vue, que ceux que ça dérange regardent ailleurs. J’ai toujours été considéré comme l’intellectuel de service chez les paysans ou chez les prolos, et comme le paysan de service parmi les mondains du subventionné –qu’ils soient parisiens ou provinciaux.

 

SUITE ET DÉVELOPPEMENTS AU PROCHAIN  POST…
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